La BCE presque certaine de relever son taux de 25 points de base alors que l'inflation de la zone euro s'envole
L'inflation annuelle de la zone euro a accéléré à 3,2 % en mai contre 1,9 % en février en raison d'une forte hausse des prix de l'énergie. La Banque centrale européenne devrait resserrer sa politique monétaire dans un contexte de perturbations persistantes du transport maritime par le détroit d'Ormuz.
Titre : Répétition de 2011 ou nouveau cycle ? Pourquoi la BCE relève ses taux même en sachant que cela pourrait tuer l'économie européenne
Auteur : Analyste financier indépendant
[L'essentiel] : Ce qui se passe vraiment
Le 11 juin 2026, la Banque centrale européenne relèvera presque certainement son taux de dépôt de 25 points de base à 2,25 %. Les marchés ont déjà intégré cette hausse avec une probabilité de 97 % (merci les swaps de taux overnight). Mais la question qui hante chaque investisseur en actifs européens est différente : et ensuite ? Et c'est là que commence le grand clivage des opinions. Le sort de l'euro, des obligations et des actions européennes pour le reste de l'année en dépend.
La raison officielle est l'inflation de la zone euro, qui a accéléré à 3,2 % sur un an en mai contre 1,9 % en février. Le moteur est le choc énergétique après l'escalade dans le détroit d'Ormuz. Mais l'IPC sous-jacent n'a augmenté qu'à 2,5 %, et la hausse mensuelle des prix n'a été que de 0,1 %. Un signal faible pour un resserrement agressif, n'est-ce pas ? Les données mensuelles ne montrent aucune « surchauffe » qui nécessiterait une réponse immédiate.
Alors pourquoi la BCE fait-elle cela ? La réponse est simple : c'est un signal aux marchés : « Nous ne permettrons pas que les anticipations d'inflation se détachent. » En 2021-2022, la banque a été accusée d'avoir ignoré trop longtemps le choc énergétique. L'inflation a alors grimpé à 10,6 %. Personne ne veut répéter cette erreur. Mais il y a une nuance : en 2011, Jean-Claude Trichet a relevé les taux à deux reprises dans un contexte de hausse des prix des matières premières. Puis la crise de la dette de la zone euro a frappé, et la BCE a dû inverser brutalement sa politique. Aujourd'hui, l'économie européenne est beaucoup plus faible qu'au début de 2022 et bien plus vulnérable qu'en 2011 (dette plus élevée, croissance plus faible). Et vous savez quoi ? Cela n'inspire pas l'optimisme.
Calendrier et contexte
La date clé est le 11 juin 2026, réunion du Conseil des gouverneurs de la BCE à Francfort. Le taux de dépôt devrait passer de 2,00 % à 2,25 %, et le taux de refinancement principal de 2,15 % à 2,40 %. Ce serait la première hausse depuis juin 2025, lorsque les taux avaient été gelés en raison d'une croissance faible.
Mais le contexte est plus alarmant que les gros titres. Le PIB de la zone euro pour le premier trimestre 2026 a été révisé à la baisse, passant de +0,1 % à -0,2 %. Le coupable est la chute du PIB irlandais de 12 % due à des distorsions statistiques liées aux multinationales. Cependant, même en excluant l'Irlande, la croissance n'est que de 0,2-0,3 %. Ce n'est pas une reprise, c'est une stagnation. L'indice PMI de la zone euro est tombé à son plus bas niveau depuis 2024, la France et l'Allemagne étant particulièrement touchées.
Les projections actualisées des services de la BCE (qui seront publiées avec la décision) dressent un tableau sombre. Selon les estimations de Danske Bank :
| Indicateur | Prévision précédente | Nouvelle prévision |
|---|---|---|
| Inflation 2026 | 2,6 % | 2,9 % |
| Inflation 2027 | 2,0 % | 2,2 % |
| Croissance du PIB 2026 | 0,9 % | 0,6 % |
| Croissance du PIB 2027 | 1,3 % | 1,2 % |
C'est une stagflation classique : inflation supérieure à l'objectif, croissance inférieure au potentiel.
Dans ce contexte, les analystes sont divisés en deux camps. Les « colombes » (Vanguard, Generali Investments) pensent que la hausse sera ponctuelle ou, au mieux, limitée à une deuxième étape en septembre. Les « faucons » (Franklin Templeton, Danske Bank) s'attendent à deux ou trois hausses d'ici la fin de l'année, pouvant porter le taux de dépôt à 4 %. L'issue du débat dépend de deux choses : les prix de l'énergie (lire : la géopolitique dans le golfe Persique) et le comportement de Lagarde lors de la conférence de presse.
Qui gagne et qui perd
Gagnant numéro un : Les banques européennes. Pas évident pour les investisseurs particuliers, mais c'est un fait. Barclays a calculé qu'une hausse de 50 points de base augmente le revenu net d'intérêts de la banque européenne moyenne d'environ 2 % la première année et le bénéfice imposable de 3 %. Les banques irlandaises, ING et Commerzbank en bénéficient le plus. Les banques françaises et Deutsche Bank réagissent moins fortement en raison de structures d'actifs et de passifs différentes.
Deuxième gagnant : Les entreprises énergétiques et minières. Dans un environnement de taux en hausse et d'inflation élevée, les secteurs des matières premières surperforment traditionnellement le marché. Barclays recommande de surpondérer l'énergie et les mines : ces entreprises génèrent des flux de trésorerie disponibles indexés sur l'inflation. TotalEnergies, Shell, Rio Tinto en sont les bénéficiaires.
Perdant numéro un : Les pays périphériques de la zone euro : Italie, Grèce, Espagne. L'écart entre les rendements des BTP italiens et des Bunds allemands s'est creusé de 145 à 198 points de base depuis début mai. Chaque nouvelle hausse l'aggravera. Franklin Templeton considère qu'un écart équitable pour la France est de 100 points de base (pas les 65-70 actuels). Pour l'Italie, l'écart équitable pourrait dépasser 250 points de base — le service de la dette de 2 900 milliards de dollars devient alors critique.
Deuxième perdant : Les entreprises de consommation et les valeurs refuges obligataires (actions qui se comportent comme des obligations) : services publics, REIT, biens durables. Barclays prévient : si le cycle de resserrement se poursuit, ces secteurs continueront de baisser et les investisseurs se tourneront vers les actions de valeur.
Troisième perdant : Les ménages européens ayant des prêts hypothécaires à taux variable. En Espagne, en Irlande, au Portugal, une part importante des prêts hypothécaires est liée à l'Euribor. Une hausse de 25 à 50 points de base augmenterait la mensualité d'un prêt de 200 000 € de 40 à 80 €. Dans un contexte de prix de l'énergie 20 à 25 % plus élevés, cela pourrait déclencher une vague de défauts de paiement. L'association italienne des consommateurs tire déjà la sonnette d'alarme. Et c'est compréhensible.
Ce que les médias ne vous disent pas
Première information que vous ne trouverez ni chez Reuters ni chez Bloomberg : La hausse des taux de la BCE n'aura presque aucun effet sur l'inflation due au choc énergétique. Même les économistes de la BCE l'admettent dans leur blog interne : la politique monétaire est impuissante face aux chocs d'offre. Augmenter les taux réduit la demande mais ne fait pas baisser le prix du pétrole du golfe Persique. Le seul canal est le taux de change de l'euro (un euro plus fort rend les importations moins chères). Mais historiquement, lors des chocs d'offre, les hausses de taux de la BCE ont rarement renforcé l'euro. Plus souvent, elles l'ont affaibli en raison de perspectives de croissance qui se détériorent. Paradoxe ? Vous pariez.
Deuxièmement : Le rôle des prochaines élections en France, en Italie et en Espagne. Franklin Templeton déclare carrément : « La fenêtre pour un cycle de hausses agressives est limitée au second semestre de cette année » en raison des élections. L'instabilité politique dans l'un de ces pays pourrait provoquer un élargissement brutal des écarts et forcer la BCE à faire marche arrière. Lagarde ne peut pas le dire publiquement, mais c'est dans l'esprit de chaque membre du Conseil des gouverneurs.
Troisièmement : Comparaison avec 2011 : pourquoi cela pourrait être encore pire aujourd'hui. À l'époque, l'Europe avait une « ancre budgétaire » — des règles plus strictes (Six Pack, Pacte budgétaire). Aujourd'hui, les règles budgétaires sont suspendues ou assouplies, et la dette de l'Italie et de la France a atteint des niveaux records de 140 % et 115 % du PIB respectivement. En 2011, la BCE disposait de l'outil SMP pour les achats d'obligations. Aujourd'hui, elle dispose du PEPP et du TPI, mais ils sont politiquement sensibles. Toute tentative de les utiliser pour contenir les écarts serait considérée comme une « monétisation de la dette » et provoquerait la colère de l'Allemagne et des Pays-Bas.
Prévisions : 30 jours et 90 jours
30 jours (d'ici le 10 juillet 2026) : La BCE relèvera ses taux de 25 points de base le 11 juin. Lagarde maintiendra un discours « dépendant des données » lors de la conférence de presse, évitant les signaux clairs. Les marchés intégreront une probabilité de 60 à 70 % d'une deuxième hausse en septembre. L'euro se stabilisera dans la fourchette 1,07-1,10 face au dollar — une économie faible limite la hausse. Les écarts des obligations périphériques s'élargiront de 10 à 15 points de base supplémentaires. Les actions des banques européennes augmenteront de 3 à 5 % à court terme.
90 jours (d'ici le 10 septembre 2026) : Si les prix du pétrole restent au-dessus de 90 dollars le baril, la BCE procédera à une deuxième hausse de 25 points de base en septembre, portant le taux de dépôt à 2,50 %. Ce sera le moment de vérité. L'économie de la zone euro entrera probablement en récession technique au second semestre (deux trimestres consécutifs de croissance négative). Les écarts des BTP italiens pourraient dépasser 250 points de base, forçant la BCE à activer le TPI pour les achats d'obligations. Les marchés y verront un signe de faiblesse et paniqueront. L'euro pourrait tomber à 1,03-1,05.
Prévision éditoriale
Actif : Paire EUR/USD. Direction : latérale avec une légère tendance à la baisse dans les 24 à 72 heures suivant la décision de la BCE — le marché a déjà intégré la hausse, et la croissance faible limite la hausse. Niveaux clés : valeur actuelle — 1,1520-1,1570 ; résistance — 1,1650 ; support — 1,1450. Niveau de confiance : moyen (60 %), car la réaction dépend du discours de Lagarde (faucon ou colombe). Risque principal : si Lagarde laisse entendre une pause ou une « hausse de précaution », l'euro pourrait chuter de 100 à 150 pips à 1,14. Si le signal est agressif (allusion à une deuxième hausse), l'euro pourrait monter à 1,17. Que choisira Lagarde ? Nous verrons. Il s'agit d'une opinion éditoriale, pas d'un conseil en investissement.
— Editorial Team