Des scientifiques sibériens développent des « médicaments intelligents » contre le cancer et le VIH à base d'acides nucléiques
Des spécialistes de l'Institut de biologie chimique et de médecine fondamentale, branche sibérienne de l'Académie des sciences de Russie (SB RAS), travaillent sur une nouvelle classe de médicaments : les oligonucléotides thérapeutiques. Ces molécules « intelligentes » peuvent cibler spécifiquement l'ARN muté, ouvrant des possibilités de traitement de maladies génétiques et infectieuses graves, notamment le cancer et le VIH.
Oligonucléotides thérapeutiques : comment des scientifiques sibériens créent des « médicaments intelligents » contre le cancer et le VIH
Introduction
« L'idée centrale est la suivante : une fois que nous déterminons la structure génétique d'un agent pathogène, nous pouvons créer une construction qui ciblera spécifiquement uniquement le génome de ce "nuisible". »
Ces mots de Dmitri Pyshny, directeur adjoint de l'Institut de biologie chimique et de médecine fondamentale SB RAS et docteur en sciences chimiques, décrivent l'essence d'une révolution scientifique en cours à l'Akademgorodok de Novossibirsk. Il s'agit des oligonucléotides thérapeutiques — des fragments synthétiques d'acides nucléiques capables d'« activer » et de « désactiver » des gènes, un peu comme le code logiciel d'un organisme vivant.
Cette technologie, que le lauréat du prix Nobel Sidney Altman appelle « les antibiotiques du futur », peut traiter des maladies autrefois considérées comme incurables : oncologie, VIH, troubles génétiques et tuberculose. Aujourd'hui, des scientifiques russes sont sur le point de créer le premier médicament national de cette classe, en développant des molécules uniques sans équivalent mondial — les phosphorylguanidines.
Détails de l'événement et calendrier
Que sont les oligonucléotides thérapeutiques ?
Les oligonucléotides sont de courtes chaînes d'acides nucléiques (ADN ou ARN) composées de 13 à 25 nucléotides. Leurs propriétés « intelligentes » découlent de leur capacité à se lier à des séquences complémentaires de l'ARN messager (ARNm) dans les cellules, bloquant ainsi la synthèse de protéines « anormales » ou en excès.
Principales classes d'oligonucléotides thérapeutiques :
- Oligonucléotides antisens (ASO) — se lient à l'ARNm cible et l'inactivent (nusinersen pour l'amyotrophie spinale)
- Petits ARN interférents (siRNA) — déclenchent l'interférence ARN, « faisant taire » les gènes (patisiran pour l'amylose)
- Aptamères — se replient en structures 3D uniques, se liant à des protéines cibles
À ce jour, 24 médicaments à base d'oligonucléotides ont été approuvés dans le monde pour 16 indications cliniques. Rien qu'en 2025, la FDA a approuvé trois nouveaux médicaments de cette classe : le fitusiran (hémophilie), le donidalorsen (angio-œdème héréditaire) et le plozasiran (syndrome de chylomicronémie familiale).
Développement russe : les phosphorylguanidines
La principale différence du développement russe réside dans une modification chimique totalement originale des oligonucléotides appelée « phosphorylguanidines ».
Problème que les scientifiques résolvent : Les oligonucléotides naturels, lorsqu'ils sont introduits dans l'organisme, rencontrent des mécanismes de défense — ils sont attaqués par des nucléases (enzymes qui détruisent l'ADN/ARN étranger). Pour atteindre leur cible, des modifications chimiques sont nécessaires pour « tromper » l'organisme.
« Le corps humain, comme celui des autres êtres vivants, dispose de tout un arsenal de moyens pour lutter contre les acides nucléiques étrangers », commente Dmitri Pyshny. « La question est donc : nous devons développer des dérivés d'oligonucléotides capables de tromper les systèmes vivants, d'atteindre leur cible, d'exercer un effet et d'être non toxiques. »
Avantages des phosphorylguanidines :
- Stabilité dans les fluides biologiques — non dégradées par les nucléases
- Non-toxicité — aucun effet secondaire démontré dans les essais terminés
- Facilité de synthèse — produites sur des équipements automatisés standard
- Développement entièrement national — propriété intellectuelle de la Russie
Systèmes de délivrance : comment envoyer le médicament à la bonne cellule
Le deuxième problème clé résolu par les scientifiques de l'ICBFM SB RAS est la délivrance ciblée. Lorsqu'ils sont administrés par voie intraveineuse, les oligonucléotides se répandent dans tout le corps et sont rapidement excrétés par les reins, sans atteindre leur cible.
« Il existe un certain nombre de protéines dont la surexpression est associée au cancer, à l'inflammation, etc. », explique Marina Zenkova, responsable du laboratoire de biochimie des acides nucléiques à l'ICBFM SB RAS et docteur en sciences biologiques. « Un nucléotide antisens peut supprimer leur synthèse, et par conséquent, la propagation de l'infection. Le principal problème est la délivrance au bon endroit. »
Solution développée : Les scientifiques utilisent des liposomes cationiques — des particules jusqu'à 100 nanomètres de taille construites à partir de lipides. Ils se lient aux oligonucléotides, les protègent dans le sang et facilitent l'entrée cellulaire.
Délivrance personnalisée pour l'oncologie : Les liposomes sont modifiés avec de l'acide folique car les cellules cancéreuses surexpriment les récepteurs de folate à leur surface. Cela assure une interaction ciblée spécifiquement avec les cellules tumorales. « Nous essayons maintenant de créer des systèmes d'adressage encore plus complexes, en cherchant des moyens d'attacher des peptides et des anticorps qui peuvent stimuler l'absorption des complexes par des cellules spécifiques », ajoute Marina Zenkova.
Statut du développement et perspectives
Les travaux sont menés au sein du Laboratoire russo-américain de chimie biomédicale sous la direction du lauréat du prix Nobel Sidney Altman.
Stade actuel : Les scientifiques approchent des études in vivo, en sélectionnant les candidats les plus prometteurs pour les essais précliniques.
Cibles d'intervention :
- Tuberculose — résultats prometteurs contre un analogue du bacille de Koch
- Mutations génétiques — dystrophie de Duchenne, où les oligonucléotides corrigent la maturation de l'ARNm
- Oncologie — suppression des oncoprotéines surexprimées
- VIH — suppression de la synthèse des protéines virales
Plans immédiats : Mener des essais précliniques à l'institut en collaboration avec le Centre de recherche fédéral Institut de cytologie et de génétique SB RAS. « Nous approchons de la fin du projet, mais pas de la fin du travail. Le laboratoire sera préservé et la recherche se poursuivra », souligne Dmitri Pyshny.
En juillet 2026, l'ICBFM SB RAS organisera la conférence panrusse « Biologie d'ingénierie et biopharmacie », où seront discutés les acides nucléiques thérapeutiques, les aptamères, les vaccins à ARN et ADN, et les systèmes de délivrance ciblée.
Impact et signification
Pour la science médicale : confirmation d'une tendance mondiale
2025 a été une année charnière pour la thérapie par oligonucléotides au niveau mondial : avec 24 médicaments approuvés, cette classe de médicaments est enfin passée du stade expérimental à la maturité clinique. La recherche moderne utilise la conjugaison GalNAc pour la délivrance ciblée au foie, les modifications chimiques pour la protection contre les nucléases, et la conception par IA pour améliorer la spécificité.
Le développement russe des phosphorylguanidines s'inscrit dans cette tendance mondiale, en offrant une solution chimique fondamentalement nouvelle aux problèmes de stabilité et de délivrance. « Le professeur Altman lui-même qualifie ces composés à base d'oligonucléotides d'antibiotiques du futur », note Dmitri Pyshny.
Pour le système de santé russe : souveraineté technologique
Le développement des phosphorylguanidines est entièrement une propriété intellectuelle nationale. Dans un environnement où les brevets étrangers bloquent l'utilisation de nombreuses technologies, la création d'une plateforme propre pour les médicaments à base d'oligonucléotides revêt une importance stratégique.
« Les dérivés susmentionnés sont brevetés, et nous, comprenant les principes de leur synthèse, pourrions, en toute bonne foi, fabriquer quelque chose de similaire nous-mêmes, mais nous n'avons pas le droit d'utiliser la plateforme du travail des autres car ce n'est pas notre propriété intellectuelle », explique Dmitri Pyshny.
Pour l'oncologie : de nouveaux horizons
La direction oncologique est particulièrement importante. « Le problème est que les tumeurs les plus malignes ont peu de récepteurs de surface — des marqueurs d'identification », déclare Marina Zenkova. Cependant, l'utilisation de l'acide folique et la perspective d'attacher des peptides et des anticorps ouvrent la voie à une thérapie ciblée même pour les tumeurs agressives et métastatiques.
Une direction supplémentaire est le diagnostic : les scientifiques de l'ICBFM SB RAS développent également des dérivés fluorescents d'acides nucléiques pour des biocapteurs capables de détecter les mutations au chevet du patient sans équipement PCR complexe.
Réactions des acteurs clés
La communauté scientifique internationale confirme la promesse de cette direction. Dans un article de synthèse publié dans la revue Molecular Therapy: Nucleic Acids (2025), les auteurs notent : « Les acides nucléiques se sont imposés comme des agents thérapeutiques pour cibler à la fois les séquences codantes et non codantes. Plusieurs types de modalités d'acides nucléiques, y compris les siRNA, l'ARNm, les aptamères et les oligonucléotides antisens, ont été approuvés par les agences réglementaires pour un usage thérapeutique. »
Partenaires et collaborations : Les développeurs de phosphorylguanidines sont en contact avec des collègues de Moscou, de Suède et du Royaume-Uni, fournissant des dérivés pour une analyse indépendante. « Dans les tests effectués, pour ainsi dire, par d'autres mains, la présence des propriétés spécifiées est également confirmée », note Dmitri Pyshny.
La SB RAS et Rostec soutiennent le développement de cette direction. En 2026, une conférence spécialisée sur la biologie d'ingénierie et la biopharmacie se tiendra à l'Akademgorodok de Novossibirsk, indiquant la haute priorité du sujet.
Prévisions et conclusions
Le développement des oligonucléotides thérapeutiques à l'ICBFM SB RAS est à un stade critique de transition de la recherche fondamentale aux essais précliniques.
Perspectives à court terme (2026–2027) :
- Achèvement de la sélection des candidats les plus prometteurs pour les études in vivo
- Début des essais précliniques à l'institut et au Centre de recherche fédéral Institut de cytologie et de génétique SB RAS
- Élargissement de la gamme de cibles — de la tuberculose à l'oncologie et aux maladies génétiques
Défis à long terme (2028–2030) :
- Entrée dans les essais cliniques chez l'homme — l'étape la plus difficile et la plus coûteuse
- Assurer une production à grande échelle des phosphorylguanidines
- Approbation réglementaire par le ministère de la Santé de la Fédération de Russie
Conclusion principale :
Les scientifiques de Novossibirsk ne créent pas seulement un nouveau médicament, mais une plateforme technologique pour toute une classe de « médicaments intelligents ». Les phosphorylguanidines pourraient être la réponse de la Russie à la tendance mondiale de la thérapie par oligonucléotides — une tendance qui devrait prendre de l'ampleur dans les décennies à venir.
Comme l'a dit Dmitri Pyshny : « Nous approchons de la fin du projet, mais pas de la fin du travail. » Et dans ces mots réside la caractéristique clé du moment : une percée fondamentale a déjà été réalisée, mais le chemin de l'échantillon de laboratoire à la pharmacie ne fait que commencer. Cependant, le fait même que la Russie dispose de sa propre plateforme originale pour créer des acides nucléiques thérapeutiques permet d'envisager l'avenir avec un optimisme prudent mais réel.
— Editorial Team