Les secteurs de la défense européenne montent alors que les discours sur les tarifs douaniers américains s'intensifient
Les actions européennes de la défense augmentent pour la troisième séance consécutive. Les investisseurs intègrent l'augmentation des budgets militaires de l'UE face aux nouvelles menaces commerciales américaines et à l'instabilité des relations commerciales avec la Chine.
Article d'analyse : le secteur de la défense en Europe — pourquoi les vieux « faucons » chutent et les nouvelles technologies décollent
[L'essentiel] : Ce qui se passe vraiment
Les gros titres sur la hausse des actions européennes de la défense pour la troisième séance consécutive créent une fausse impression de rallye unifié. Oui, Rheinmetall, BAE Systems, Thales et Leonardo ont effectivement montré une dynamique positive ces derniers jours. Mais en regardant sur trois mois, le tableau devient alarmant : Rheinmetall est en baisse de 25 %, Saab de 20 %, Leonardo de 17 %, BAE Systems de 13 % et Dassault Aviation de 11 %.
La principale idée non évidente, totalement absente des médias occidentaux, est que le secteur européen de la défense ne subit pas une correction mais une réévaluation structurelle. Les investisseurs n'achètent plus « tout » dans l'espoir d'une hausse des budgets militaires. Ils différencient désormais les entreprises selon trois critères essentiels : la diversification géographique, l'exposition technologique et la capacité à convertir les carnets de commandes records en bénéfices.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon Tikehau Capital, les positions longues des hedge funds dans le secteur européen de la défense sont passées de 23 à 12 milliards de dollars ces derniers mois. Les positions courtes ont quant à elles augmenté pour atteindre 4 % du flottant — le niveau le plus élevé depuis février 2025. Ce n'est pas une « prise de bénéfices ». C'est une réévaluation de l'ensemble de la thèse d'investissement.
Derrière la hausse des trois derniers jours se cachent des événements spécifiques que les médias regroupent. Premièrement, l'annonce de nouveaux tarifs douaniers américains sur l'acier, l'aluminium et le cuivre, à compter du 8 juin 2026. Deuxièmement, l'escalade rhétorique entre les États-Unis et l'Europe dans un contexte de menaces de sanctions élargies. Troisièmement, les données réelles sur les carnets de commandes, qui continuent de battre des records.
Chronologie et contexte
La situation s'est développée rapidement, et c'est la vitesse du changement qui a créé l'écart entre les prix du marché et les fondamentaux. Le 1er juin 2026, Trump a signé une proclamation élargissant les tarifs douaniers sur l'acier, l'aluminium et le cuivre, à compter du 8 juin. Les nouvelles mesures ont affecté non seulement les expéditions directes de métaux, mais aussi les produits dérivés — machines agricoles, systèmes de chauffage, ventilation et climatisation, équipements industriels.
Voici une chronologie des événements clés expliquant pourquoi le secteur de la défense a augmenté, mais de manière sélective :
| Date | Événement | Réaction du secteur de la défense |
|---|---|---|
| 1er juin 2026 | Trump signe l'extension des tarifs Section 232 sur l'acier, l'aluminium, le cuivre | Baisse prudente due aux craintes de guerre commerciale |
| 2 juin 2026 | L'USTR propose des tarifs supplémentaires de 10 à 12,5 % sur 60 pays suite à une enquête sur le travail forcé | Les indices européens baissent, la défense tient |
| 8 juin 2026 | Les nouveaux tarifs entrent en vigueur, l'UE menace de mesures de rétorsion | Le secteur de la défense commence à monter |
| 9-11 juin 2026 | Bloomberg et d'autres médias rapportent les risques de guerre commerciale avec la Chine | Troisième séance consécutive de hausse des actions de la défense |
| 12 juin 2026 | Les analystes publient des données sur la réduction des positions longues des hedge funds de 23 à 12 milliards de dollars | Correction des leaders (Rheinmetall -25 % sur 3 mois) |
Un point contextuel important : la guerre commerciale avec les États-Unis n'est pas le seul moteur. L'instabilité politique en Europe joue également un rôle. En France, le Sénat a bloqué une demande de financement budgétaire militaire supplémentaire de 50 milliards d'euros d'ici 2030. C'était un signal sérieux que même face à des menaces extérieures, les politiciens européens ne parviennent pas toujours à se mettre d'accord.
Parallèlement, la Pologne, qui consacre 4,8 % de son PIB à la défense (le pourcentage le plus élevé de l'OTAN), a appelé la France, l'Italie et l'Espagne à augmenter leurs dépenses militaires. La France dépense 2,05 % de son PIB, l'Italie 2,01 %, l'Espagne 2,0 %. L'écart avec la Pologne de 2,8 points de pourcentage n'est pas qu'un chiffre. C'est une mesure de la différence de perception des menaces au sein d'une même alliance.
Qui gagne et qui perd
Gagnants. Les entreprises avec de solides carnets de commandes et une géographie diversifiée. Rheinmetall a un carnet de commandes de 73 milliards d'euros, couvrant 6,4 années de revenus actuels. Leonardo — 57 milliards d'euros (2,4 ans), Thales — 53 milliards d'euros (2,4 ans), BAE Systems — 83,6 milliards de livres sterling (2,7 ans). Ces entreprises ne dépendent pas de décisions politiques mensuelles — leurs bénéfices sont prédéterminés pour des années à venir.
Gagnent également les fabricants d'électronique de défense — un sous-secteur que le marché a commencé à valoriser séparément de la défense « lourde ». Le multiple médian EV/EBITDA 2025E pour l'électronique de défense est de 18,7x contre 16,7x pour l'ensemble du secteur européen de la défense et 14,9x pour les États-Unis. Les investisseurs sont prêts à payer une prime pour la technologie (radars, capteurs, systèmes C4ISR, guerre électronique), pas pour les chars et les obusiers.
Perdants. Les entreprises dont les modèles d'affaires dépendent de l'armement lourd traditionnel (artillerie, chars, véhicules blindés). Rheinmetall, malgré un carnet de commandes record, a perdu 22 % depuis le début de l'année après que les résultats du T4 2025 ont légèrement manqué les attentes. Cela illustre la nouvelle réalité : le marché est devenu exigeant. Tout écart par rapport aux prévisions est sévèrement puni.
Perdent également les entreprises dépendantes des marchés publics européens, qui peuvent être bloqués par des processus politiques. Le français Dassault Aviation a perdu 11 % sur trois mois. La raison n'est pas la faiblesse du Rafale — l'avion se vend bien. La raison est l'incertitude quant au financement à long terme du budget militaire français.
Une catégorie spéciale de perdants : les entreprises qui n'ont pas réussi à s'adapter à la nouvelle réalité technologique. La disponibilité croissante et le faible coût des drones et des systèmes autonomes changent la donne. Un drone coûtant quelques milliers de dollars peut détruire un char ou un véhicule blindé qui coûte 1 000 fois plus. Les investisseurs se demandent : pourquoi payer une prime pour des fabricants de plates-formes vulnérables ?
Ce que les médias ne disent pas
La première et la plus importante histoire non racontée est la divergence au sein du secteur que le marché commence seulement à réaliser. Le conflit commercial États-Unis-UE ne touche pas toutes les entreprises de défense de manière égale, mais celles dont les chaînes d'approvisionnement croisent les tarifs américains. L'acier et l'aluminium sont des matériaux critiques pour l'industrie militaire. Les fabricants européens qui achètent de l'acier américain ou vendent des produits aux États-Unis subiront des pressions.
Le deuxième facteur caché est la vulnérabilité politique du réarmement européen. Plus tôt en 2026, il semblait que le consensus sur la nécessité d'augmenter les budgets de la défense était inébranlable. Mais les événements de mai en France, où le Sénat a bloqué 50 milliards d'euros de financement supplémentaire, ont montré le contraire. Les investisseurs intègrent désormais le risque que les budgets promis ne se matérialisent pas en totalité.
Le troisième facteur sous-estimé est la diminution de la dépendance de l'Europe vis-à-vis des armes américaines en tant que tendance structurelle. Comme le note FSMOne, l'Europe réalise de plus en plus que le soutien militaire américain peut devenir conditionnel, transactionnel et politiquement réversible. Ce n'est pas un facteur à court terme. C'est un cycle de 5 à 10 ans de remplacement des systèmes américains (F-35, Patriot, HIMARS) par des équivalents européens (Eurofighter, SAMP/T, CAESAR). Pour les fabricants européens, cela signifie non seulement une croissance budgétaire mais aussi une substitution aux importations — un moteur beaucoup plus puissant.
Et enfin, la quatrième omission — les données du T1 2026, qui confirment que la demande est réelle, mais que l'exécution est spécifique à chaque entreprise. Thales a affiché une croissance organique de son chiffre d'affaires de 9,7 % et de solides commandes de défense. Saab a rapporté une croissance de son EBIT de 32 %. Mais Airbus a montré des résultats faibles au niveau du groupe en raison de retards dans les livraisons commerciales, et non de la demande de défense. Cela signifie que la « hausse de la défense » ne soulève pas tous les bateaux de manière égale.
Prévisions : 30 prochains jours et 90 prochains jours
30 prochains jours (jusqu'à mi-juillet 2026). Le facteur clé est les décisions de la Fed les 16 et 17 juin et leur impact sur le dollar. Un dollar fort rend les exportations européennes (y compris les armes) plus chères pour les acheteurs hors de la zone euro, mais augmente la valeur des contrats libellés en dollars lorsqu'ils sont convertis en euros. Scénario de base : le maintien des taux par la Fed entraînera un affaiblissement temporaire du dollar, soutenant les actions européennes, y compris la défense.
Plus important encore, la réunion de la Banque d'Angleterre le 18 juin et celle de la Banque du Japon les 15 et 16 juin. Les décisions de ces banques centrales affecteront la liquidité mondiale, et à travers elle, l'intérêt pour l'« histoire du réarmement ». Je m'attends à ce que le secteur de la défense continue de rattraper son retard par rapport aux trois derniers jours, mais sans enthousiasme précédent. L'incertitude politique en France et la guerre commerciale avec les États-Unis limiteront les gains.
Vue technique : Rheinmetall, en baisse de 25 % en trois mois, est en territoire de survente. Un rebond à court terme est possible, mais une croissance durable nécessite de nouveaux catalyseurs — par exemple, des contrats spécifiques ou la levée des blocages politiques en France.
90 prochains jours (jusqu'à mi-septembre 2026). Ici, la variable principale est la décision américaine sur les tarifs supplémentaires sur 60 pays, avec des audiences prévues le 7 juillet 2026. Si les tarifs sont imposés, l'Europe ripostera avec des mesures miroir. Une guerre commerciale frappera les chaînes d'approvisionnement mondiales, y compris la défense, qui utilise des composants de divers pays.
Cependant, les perspectives à moyen terme restent positives pour des raisons fondamentales. Les entreprises européennes de défense se négocient à 19,7x le P/E 2028E contre notre estimation de multiple de juste valeur de 26x. Cela implique un potentiel de hausse d'environ 32 % sur l'horizon d'investissement. Le secteur de la défense passe d'une phase de « réévaluation sur des rumeurs » à une phase de « confirmation par les fondamentaux », et le T1 2026 montre que cette transition se déroule avec succès.
D'ici septembre, je m'attends à ce que la différenciation au sein du secteur s'intensifie. Les gagnants seront les entreprises avec de solides carnets de commandes (Rheinmetall, Thales, BAE Systems) et une exposition technologique (électronique de défense, drones, cybersécurité). Les perdants seront les fabricants « lourds » sans mise à niveau technologique et les entreprises dépendantes de budgets nationaux politiquement instables (par exemple, français).
Prévisions éditoriales
Actif : Actions Rheinmetall (RHM.DE). Direction : croissance modérée au cours des 24 à 72 prochaines heures, portée par un regain d'intérêt pour les actions de défense « survendues » et l'escalade des discours commerciaux États-Unis-UE. Attendez-vous à un mouvement vers 480-490 € à partir des niveaux actuels autour de 450 €. Niveaux clés : support — 430 € (plus bas sur 52 semaines), résistance — 510 € (moyenne mobile sur 50 jours). Niveau de confiance : faible (40 %). Risque principal : si la France bloque définitivement les dépenses militaires supplémentaires ou si les discussions tarifaires États-Unis-UE évoluent vers une désescalade, le « rallye de la défense » pourrait s'essouffler et Rheinmetall pourrait revenir tester le support à 430 €. Surveillez les nouvelles de Paris et de Bruxelles — le facteur politique l'emporte désormais sur le fondamental.
— Editorial Team