Lagarde de la BCE met en garde contre les risques de stagflation dans la zone euro
Christine Lagarde a appelé à une approche prudente de la politique monétaire face à une flambée de l'inflation à 3 % et à un déclin de la production industrielle en Allemagne, qualifiant la situation d'« incertitude énorme ».
Lagarde contre la réalité : pourquoi la BCE nie la stagflation qu'elle prépare déjà
Le cœur du problème : ce qui se passe vraiment
C'est un cas classique d'intervention verbale : Christine Lagarde rejette publiquement le terme de « stagflation » précisément parce que l'économie de la zone euro s'en approche dangereusement. Elle a qualifié le mot de « terme accrocheur des années 1970 » et a déclaré que la situation actuelle n'a rien de commun avec cela. Mais si l'on regarde les chiffres, pas la rhétorique, le tableau est alarmant : l'inflation en avril a bondi à 3 % contre 2,6 % en mars, les prix de l'énergie ont grimpé de 10,9 %, la production industrielle allemande est en baisse, et la Commission européenne avait déjà mis en garde en mars contre le risque d'un « choc stagflationniste » avec une perte de 0,4 à 0,6 point de pourcentage du PIB.
En réalité, la BCE est piégée : la flambée de l'inflation appelle une hausse des taux, tandis que l'économie chancelante appelle une baisse. Lagarde tente de gagner du temps jusqu'à la réunion de juin — date à laquelle, selon ses propres mots, le Conseil des gouverneurs disposera de suffisamment de données pour la « bonne décision ». Le problème est que d'ici juin, les données pourraient être encore pires.
Chronologie et contexte
Les signes d'alerte s'accumulent depuis le début de l'année. Le 27 mars, le commissaire européen Valdis Dombrovskis a officiellement déclaré : « Nous risquons de faire face à un choc stagflationniste — une situation où le ralentissement de la croissance coïncide avec une hausse de l'inflation. » Parallèlement, la CE a estimé que, dans un scénario défavorable, la croissance du PIB de l'UE en 2026 pourrait n'être que de 0,8 à 1,0 % au lieu des 1,4 % prévus.
Le 29 avril, Eurostat a publié les données d'inflation d'avril — et elles étaient pires que le consensus de 2,9 %. La hausse des prix s'est accélérée à 3,0 %, tirée principalement par l'énergie : +10,9 % après +5,1 % en mars. C'est une conséquence directe du conflit au Moyen-Orient et du blocus du détroit d'Ormuz — le Brent reste au-dessus de 100 dollars le baril.
Le 30 avril, lors d'une conférence de presse après la réunion de la BCE, Lagarde a adopté une position défensive. Le taux a été laissé inchangé à l'unanimité, mais elle a admis que le débat avait été « profond » et que certains membres du Conseil des gouverneurs avaient envisagé un resserrement dès avril. La BCE a officiellement maintenu sa prévision de croissance du PIB de 0,9 % pour 2026, mais Lagarde a simultanément décrit un scénario alternatif : avec du pétrole à environ 120 dollars le baril, la croissance ne serait que de 0,6 %.
Le 7 mai, le chancelier allemand Friedrich Merz a prononcé un discours majeur à Hambourg, reconnaissant : « Sur le plan économique et technologique, l'Allemagne a perdu du terrain — en partie à cause de réformes manquées, en partie à cause de grossières erreurs de calcul du passé. » Il a noté que l'économie allemande n'a pas connu de croissance depuis 2019, que la production industrielle est en baisse et que l'investissement privé stagne.
Qui gagne et qui perd
La BCE en tant qu'institution — perd. Lagarde est contrainte de naviguer entre une inflation croissante et une économie chancelante, et la marge de manœuvre se réduit chaque semaine. La décision unanime de maintenir les taux inchangés n'est pas un consensus mais un aveu que le Conseil des gouverneurs n'a actuellement aucun plan d'action. Pendant ce temps, le marché intègre une probabilité de 100 % d'une baisse de 50 points de base dans les mois à venir — contredisant directement les signaux de la BCE quant à sa disposition à resserrer.
L'Allemagne — la principale victime. Le chancelier Merz a reconnu ce que ses prédécesseurs taisaient : le pays perd sa compétitivité en raison des prix élevés de l'énergie, de la bureaucratie excessive et de la pression fiscale. L'Allemagne, dont l'économie est liée aux exportations industrielles, souffre davantage de la hausse des prix des matières premières que les autres pays de la zone euro. Chaque dollar supplémentaire dans le prix d'un baril de pétrole coûte à l'industrie allemande environ 300 millions de dollars de coûts supplémentaires par mois.
Les pays du sud de la zone euro — bénéficiaires inattendus. La Bulgarie (6,2 % d'inflation), la Croatie (5,4 %), le Luxembourg (5,2 %), la Lituanie (4,9 %) et la Grèce (4,6 %) sont officiellement en tête en matière d'inflation, mais leurs économies dépendent moins de l'industrie énergivore. Pour le secteur touristique en Grèce ou en Espagne, un euro faible et un afflux de touristes choisissant des destinations moins chères compensent partiellement la pression inflationniste.
Les détenteurs d'obligations européennes — en risque. Si la BCE augmente ses taux pour lutter contre l'inflation, les rendements des obligations souveraines de l'Italie, de l'Espagne et de la Grèce vont s'envoler, ranimant le spectre de la crise de la dette de 2011-2012. Si la BCE baisse ses taux pour soutenir la croissance, l'inflation s'emballe, érodant l'épargne des ménages européens.
Ce que les médias ne disent pas
Première révélation : Lagarde nie la stagflation, mais la BCE utilise déjà un scénario de stagflation.
Le scénario alternatif de la BCE — une croissance du PIB de 0,6 % avec du pétrole à 120 dollars le baril — est de facto une stagflation, même si Lagarde évite le terme. Avec le Brent actuellement autour de 106 dollars, le pétrole est déjà proche de ce seuil, et une escalade supplémentaire dans le golfe Persique pourrait facilement faire monter les prix. La BCE modélise une situation qu'elle nie publiquement.
Deuxième révélation : La fracture au sein du Conseil des gouverneurs est plus profonde qu'admise.
Lagarde a qualifié la décision sur les taux d'« unanime » mais a ajouté : « après de profonds débats ». Selon des sources proches du Conseil, au moins trois membres — de l'Allemagne, de l'Autriche et des Pays-Bas — ont insisté pour une hausse immédiate de 25 points de base. Lagarde a réussi à maintenir le consensus, mais au prix d'une promesse de réexaminer la position en juin. Si d'ici là l'inflation dépasse 3,2-3,3 %, les faucons du Conseil obtiendront un avantage numérique.
Troisième révélation : La pause de la BCE profite aux gouvernements européens, pas à l'économie.
Maintenir un taux bas avec une inflation à 3 % signifie des rendements réels négatifs sur la dette. Pour les gouvernements de la zone euro, en particulier ceux ayant un endettement élevé comme l'Italie (dette supérieure à 140 % du PIB), c'est une subvention cachée. Chaque mois de maintien des taux inchangés permet d'économiser environ 600 millions de dollars sur le service de la dette italienne par rapport à un scénario de hausse des taux. De facto, la BCE sacrifie la lutte contre l'inflation pour la stabilité budgétaire — mais elle ne peut pas le dire ouvertement.
Quatrième révélation : L'Allemagne sous-estime l'ampleur de la crise.
Merz a qualifié la situation de « perte de terrain », mais la réalité est plus dure. L'industrie allemande connaît un changement structurel, pas un ralentissement cyclique. Le géant chimique BASF réduit déjà sa production sur son site de Ludwigshafen, l'industrie automobile perd des parts de marché en Chine, et la production énergivore est réduite ou délocalisée aux États-Unis, où les prix du gaz sont 4 à 5 fois moins élevés. Avec une inflation à 2,9 % en Allemagne, les revenus réels des ménages baissent et le taux d'épargne augmente, ce qui déprime davantage la demande intérieure.
Prévisions : les 30 et 90 prochains jours
Les 30 prochains jours (jusqu'au 9 juin) :
La date clé est le 20 mai, date à laquelle les données définitives de l'inflation d'avril seront publiées. Si l'inflation sous-jacente (actuellement à 2,2 %) est révisée à la hausse de manière inattendue, le marché commencera à intégrer une hausse des taux. La réunion de la BCE les 4 et 5 juin sera le moment de vérité. Le scénario le plus probable : Lagarde maintiendra les taux inchangés mais adoptera un discours plus faucon, signalant sa disposition à une hausse en juillet.
Parallèlement, les 14 et 15 mai aura lieu une rencontre entre Trump et Xi Jinping, où le Moyen-Orient et les marchés de l'énergie seront discutés. Tout progrès diplomatique fera baisser les prix du pétrole et, par conséquent, la pression inflationniste sur l'Europe. En revanche, l'absence de progrès augmentera les risques de stagflation.
Dans l'industrie allemande, le déclin de la production se poursuivra. D'ici juin, l'indice PMI industriel pourrait tomber en dessous de 42 points — des niveaux comparables au plus fort de la pandémie de 2020.
Horizon de 90 jours (jusqu'au 9 août) :
D'ici août, le scénario se divisera en deux voies. Premièrement : si le détroit d'Ormuz rouvre d'ici juin-juillet et que le pétrole se corrige à 85-90 dollars le baril, l'inflation de la zone euro commencera à ralentir et la BCE aura un répit. La croissance du PIB de la zone euro pour l'année pourrait être de 0,7 à 0,8 % — inférieure aux prévisions de mars, mais sans catastrophe.
Deuxièmement, scénario plus probable : si le blocus se prolonge pendant l'été, le pétrole se stabilisera dans la fourchette de 105 à 115 dollars et l'inflation atteindra 3,5 à 3,8 % d'ici août. Dans ce cas, la BCE sera contrainte de choisir entre deux mauvaises options. Une hausse des taux frappera une économie déjà faible, mais l'inaction ancrera les anticipations d'inflation au-dessus de 3 %. Étant donné que le mandat de la BCE exige un retour de l'inflation à 2 %, Lagarde choisira probablement le resserrement — et la zone euro entrera en pleine stagflation, ce qu'elle nie si obstinément aujourd'hui.
— Editorial Team