Le rendement du Trésor américain à 2 ans atteint un sommet de 15 mois
Une forte augmentation des emplois aux États-Unis en mai (172 000 contre 80 000 prévus) a renforcé les attentes d'une hausse des taux de la Fed. Le rendement de l'obligation à 2 ans a bondi de plus de 11 points de base à 4,15%.
Analyse : Le rendement du Trésor américain à 2 ans atteint 4,15% — Pourquoi le marché a tort et la courbe ment depuis 803 jours
Auteur : Analyste financier indépendant
Date : 2026-06-08
Actualité clé : Le rendement des obligations du Trésor américain à 2 ans a bondi de plus de 11 points de base à 4,15% — son plus haut niveau depuis février 2025. Le déclencheur : des données solides sur l'emploi en mai (172 000 emplois contre 80 000 prévus), qui ont renforcé les attentes d'une hausse des taux de la Fed.
[L'essentiel] : Ce qui se passe vraiment
Le marché interprète mal la courbe des taux une fois de plus. Les rendements à 2 ans ont grimpé à 4,15%, et tout le monde parle d'un « signal hawkish ». Mais en réalité, le taux à 2 ans ne reflète pas le taux actuel de la Fed. Il reflète le fait que le marché ne croit plus en un atterrissage en douceur. Décomposons les chiffres : 4,15% sur le 2 ans correspond au taux moyen attendu sur les deux prochaines années. Si le taux actuel de la Fed est de 4,25-4,50% (après la baisse de mai), le marché anticipe que le taux sera plus bas dans un an. Sinon, le 2 ans serait au-dessus de 4,50%. Ce n'est pas un signal hawkish. C'est le marché qui dit : « Nous croyons que la Fed baissera ses taux, mais l'économie est si forte que les baisses seront très lentes. »
Mais que se passe-t-il vraiment ? La courbe des taux est inversée depuis 803 jours — la plus longue inversion de l'histoire moderne du marché obligataire. Maintenant qu'elle commence à se normaliser (l'écart entre le 10 ans et le 2 ans est devenu positif), tout le monde soupire de soulagement. Et c'est l'erreur la plus dangereuse. L'histoire dit le contraire : l'inversion prédit une récession, mais la récession elle-même ne commence pas pendant l'inversion, mais lorsque la courbe se normalise. 1989 — la courbe s'est normalisée, récession un an plus tard. 2000 — normalisation, récession en quelques mois. 2007 — normalisation, puis crise financière. Aujourd'hui — le même schéma.
Et l'élément clé manquant dans toutes les publications : le mécanisme de cette normalisation n'est pas optimiste mais alarmant. Il existe deux types de normalisation de la courbe : le « bull steepening » (les taux courts baissent plus vite que les taux longs) et le « bear steepening » (les taux longs montent plus vite que les taux courts). Nous sommes actuellement dans un bear steepening : le rendement à 10 ans a grimpé à 4,55%, et le 30 ans a clôturé au-dessus de 5% pour la première fois depuis 2007 — à 5,025%. Les taux longs augmentent en raison des préoccupations liées au déficit et à l'inflation, tandis que les taux courts augmentent parce que le marché s'attend à ce que la Fed ne baisse pas ses taux de manière agressive. C'est un tableau classique de pré-récession.
Chronologie et contexte
Commençons par la date clé — le 5 juin 2026. Vendredi matin, les données sur l'emploi de mai sont publiées : 172 000 nouveaux emplois contre 80 000 prévus. Le marché du travail continue de surprendre à la hausse. À la clôture des échanges, le rendement à 2 ans bondit de 11 points de base à 4,17%. C'est le plus haut depuis février 2025. Le 10 ans termine la journée à 4,55%.
Le moment clé précédent — le 29 mai 2026. Le Trésor américain organise une adjudication de 25 milliards de dollars d'obligations à 30 ans. L'adjudication est réalisée à un rendement de 5,025%. C'est la première clôture au-dessus de 5% sur du papier à 30 ans depuis 2007 — le même 2007 qui a précédé la crise financière. Les traders du monde entier se figent. Personne ne fait de déclarations fracassantes. Le chiffre 5,025% parle de lui-même.
Quelques semaines plus tôt — le 22 mai 2026 — Kevin Warsh prête serment en tant que 11e président de la Fed. Cela compte car Warsh est connu comme un « hawk ». Il a déclaré à plusieurs reprises que le taux neutre est structurellement plus élevé que ne le suggèrent les modèles. Le marché s'attend à ce que les baisses de taux soient plus lentes sous sa direction que sous Powell.
Ajoutons maintenant un contexte que Bloomberg ne couvre pas. L'inversion de la courbe 2/10 a duré 803 jours consécutifs — de juillet 2022 à septembre 2024. C'est la période d'inversion la plus longue jamais enregistrée, remontant à 1955. Tout au long, les analystes disaient : « Cette fois, c'est différent ; l'inversion ne prédit pas de récession car la Fed a combattu l'inflation de manière agressive. » Mais maintenant l'inversion est terminée, la courbe s'est normalisée — et le moment de vérité est arrivé. L'histoire dit qu'en moyenne, la récession survient 48 semaines après la première inversion, ou 13 à 18 semaines après le retour de la courbe en territoire positif. Nous sommes actuellement dans cette fenêtre.
Gagnants et perdants
Plus grand perdant : Les hedge funds qui détenaient une position steepener — acheteurs d'obligations à court terme et vendeurs d'obligations à long terme. Cette stratégie a été rentable tout au long de 2025 alors que la courbe se normalisait. Mais maintenant, avec le 10 ans à 4,55% et le 30 ans au-dessus de 5%, un steepening supplémentaire devient risqué. Si une récession commence, les taux longs baisseront (les investisseurs fuient vers les obligations à 10 ans sûres), et les taux courts baisseront encore plus vite (la Fed baissera ses taux). C'est un bull steepening, qui fait perdre de l'argent aux positions steepener. Les estimations suggèrent qu'au cours des deux dernières semaines, les fonds short sur le long terme ont perdu environ 2 à 3 milliards de dollars.
Deuxième perdant : Les banques régionales américaines. Elles détiennent d'énormes portefeuilles d'obligations achetées en 2020-2021 à des taux bas. Maintenant, les rendements ont augmenté, les prix des obligations ont chuté. Les pertes latentes dans le système bancaire sont estimées à 350-400 milliards de dollars. Tant que les banques conservent ces titres jusqu'à l'échéance, les pertes ne sont pas réalisées. Mais si les déposants commencent à retirer de l'argent (comme en mars 2023 avec Silicon Valley Bank), les banques devront vendre des obligations sur le marché — et les pertes deviennent réelles. Un rendement de 4,15% sur les obligations à 2 ans signifie que le prix des obligations achetées à 1-2% a chuté de 8 à 10%. Pas une catastrophe, mais un déclencheur de panique.
Gagnant n°1 : Les compagnies d'assurance et les fonds de pension qui achètent des obligations à long terme pour correspondre à leurs passifs. Des rendements supérieurs à 5% sur les obligations à 30 ans sont les meilleurs depuis 2007. Ils verrouillent ce rendement et dorment tranquilles. Notamment, les fonds de pension japonais (les plus grands détenteurs de bons du Trésor américain avec 1 100 milliards de dollars) ont été des acheteurs actifs lors de l'adjudication du 29 mai.
Gagnant inattendu : Les émetteurs de billets à taux variable (FRN). Lorsque les rendements du Trésor augmentent, les spreads des obligations d'entreprises se resserrent généralement car les investisseurs recherchent un rendement supplémentaire. Les entreprises de qualité investment grade peuvent désormais émettre des FRN à SOFR + 80-100 points de base, soit moins qu'en 2023 (SOFR + 150). Pour les émetteurs, c'est un financement bon marché.
Perdant caché : Les traders détenant des positions longues sur l'or comme couverture contre la baisse des taux réels. Le rendement réel des obligations à 10 ans (rendement nominal moins inflation) est actuellement d'environ 2% — un niveau élevé. L'or ne paie pas de coupon. Lorsque les taux réels sont élevés, détenir de l'or est peu attractif. Au cours du mois dernier, l'or a chuté d'environ 4%, malgré la géopolitique. Si les taux réels restent élevés, l'or pourrait tomber à 4 000 dollars l'once.
Ce que les médias omettent
L'élément clé manquant dans les publications : le rendement à 2 ans n'est pas aussi important que l'écart entre les rendements à 2 ans et à 10 ans. Historiquement, les récessions sont précédées non pas par l'inversion elle-même, mais par le moment où la courbe commence à se normaliser après une longue inversion. C'est ce qu'on appelle la « transition de l'inversion à la normalisation ». En 1989, après l'inversion, la courbe s'est normalisée, et un an plus tard, la récession a commencé. En 2000 — pareil. En 2007 — pareil, puis crise financière. Maintenant, l'inversion a duré 803 jours — un record. La normalisation a déjà commencé. Les médias écrivent : « La courbe se normalise, c'est un bon signe. » Mais l'histoire dit que c'est un avertissement, pas un réconfort.
Deuxième omission : le nouveau président de la Fed, Kevin Warsh. Il a été nommé le 22 mai 2026, et cela change la donne. Warsh n'est pas Powell. Powell était une colombe comparé à lui. Warsh a déclaré publiquement que le taux neutre devrait être supérieur à 3%, et non 2,5% comme supposé précédemment. Cela signifie que même lorsque la Fed commencera à baisser ses taux, elle pourrait s'arrêter à 3,5-4%, et non à 2,5-3%. Le marché n'a pas encore pleinement intégré cette nouvelle réalité. Le rendement à 2 ans à 4,15% implique que dans deux ans, le taux de la Fed sera d'environ 3,75-4%. C'est plus élevé que les anciennes prévisions, mais pourrait encore être insuffisant si Warsh s'avère encore plus hawkish.
Troisième omission : le facteur international. Les rendements des obligations japonaises et européennes augmentent. Le Japon normalise sa politique monétaire après des décennies de taux zéro. La Banque centrale européenne continue d'augmenter ses taux malgré une croissance faible. Lorsque les rendements dans d'autres pays développés augmentent, les investisseurs américains exigent une prime pour détenir des bons du Trésor américain. Cela ajoute de la pression sur l'extrémité longue de la courbe. De nombreux analystes négligent ce contexte global, se concentrant uniquement sur les facteurs intérieurs américains.
Prévisions : 30 jours et 90 jours à venir
30 jours (jusqu'au 8 juillet) :
Le rendement à 2 ans devrait rester dans la fourchette 4,0-4,3%. Date clé : la réunion de la Fed les 24-25 juin. Ce sera la première réunion sous Kevin Warsh. Je m'attends à ce que la Fed maintienne ses taux inchangés (probabilité de 70%), mais la rhétorique sera hawkish. Warsh signalera que les baisses de taux au second semestre ne sont pas garanties. Cela soutiendra les rendements à 2 ans aux niveaux actuels.
Si les données d'inflation (publiées le 14 juin) montrent une accélération au-dessus de 3,2%, la probabilité d'une hausse des taux en juillet passe à 40-50%. Dans ce scénario, les rendements à 2 ans pourraient bondir à 4,5% — le plus haut depuis 2007. Ma prévision de base pour fin juin : 4,1-4,2% sur le 2 ans, 4,6-4,7% sur le 10 ans.
90 jours (jusqu'en septembre) :
D'ici septembre, je m'attends à ce que la courbe continue de se normaliser, non pas parce que l'économie est forte, mais parce que le marché commencera à intégrer une récession. Ce sera un « bull steepening » — les taux courts baisseront plus vite que les taux longs. D'ici la fin du T3, le rendement à 2 ans pourrait tomber à 3,6-3,8%, tandis que le 10 ans resterait autour de 4,3-4,5%. L'écart entre eux s'élargira à 50-70 points de base.
Mais il existe un scénario alternatif. Si le déficit budgétaire américain continue de croître et que le Trésor est contraint d'augmenter l'émission d'obligations à long terme, le rendement à 10 ans pourrait monter à 4,75-5%. C'est un « bear steepening », signalant des problèmes plus graves. J'estime ce scénario à 30%.
La meilleure stratégie actuellement n'est pas de détenir des positions longues nues sur les obligations, mais d'utiliser une stratégie bullet : acheter des obligations à échéance 3-5 ans, moins affectées par la volatilité de l'extrémité longue, et offrant encore des rendements décents autour de 4,2-4,4%. Évitez les obligations à 30 ans — elles sont trop sensibles aux préoccupations liées au déficit.
Prévisions éditoriales
Actif : Indice du dollar américain (DXY) — contrats à terme ICE
Direction : Hausse dans les 48 à 72 prochaines heures vers 100,2-100,5, portée par l'écart de rendement persistant entre les États-Unis et les autres pays développés et l'aversion au risque
Niveaux clés : Résistance à 100,00 (niveau psychologique), support à 99,20 (moyenne mobile sur 50 jours) ; une cassure au-dessus de 100,00 ouvre la voie vers 101,00 ; une chute en dessous de 99,00 invalide le scénario haussier
Niveau de confiance : Moyen (60%) pour une hausse dans les 24 prochaines heures ; élevé (75%) pour que l'indice reste au-dessus de 99,50 après vendredi
Principal risque pour la prévision : Des données d'inflation étonnamment faibles le 14 juin (en dessous de 3%) ou une déclaration de la Fed signalant une volonté de baisser les taux — les deux pourraient faire chuter le dollar de 1 à 1,5% en quelques jours
Cette analyse représente l'opinion privée du comité de rédaction et ne constitue pas une recommandation d'investissement.
— Editorial Team