L'UE et les États-Unis intensifient leurs actions conjointes pour garantir la liberté de navigation en mer Rouge et dans le golfe Persique
Malgré les désaccords sur les droits de douane, les États-Unis et leurs alliés européens renforcent leur coordination navale : des missions sont en cours dans le cadre de l'opération Project Freedom pour l'escorte de convois et l'augmentation de la pression militaire sur l'Iran.
[L'essentiel] : Ce qui se passe vraiment
L'opération conjointe américano-européenne Project Freedom relève moins d'une coordination militaire que d'une tentative de recoudre en urgence l'alliance transatlantique, mise à mal par la guerre commerciale. Dans un contexte d'annulation judiciaire du tarif douanier mondial de 10 % et du lancement de nouvelles enquêtes sur les exportations européennes, la Maison-Blanche et la Commission européenne accélèrent délibérément la coopération militaire, dernier pont entre Washington et Bruxelles. La logique est la suivante : nous pouvons nous quereller sur les droits de douane des voitures allemandes et du vin français, mais lorsque les sous-marins iraniens se trouvent au fond du détroit d'Ormuz et que les Houthis bombardent des pétroliers dans le détroit de Bab el-Mandeb, nous agissons ensemble.
L'opération, officiellement lancée le 10 mai, réunit la 5e flotte américaine, le groupe aéronaval français Charles de Gaulle, le destroyer britannique HMS Dragon, la frégate italienne ITS Carlo Margottini et le navire ravitailleur espagnol ESPS Patiño. Le commandement est américain, via le NAVCENT à Bahreïn, mais la coordination avec les Européens passe par une liaison de communication distincte, « Transat Freedom Net », isolée des écoutes iraniennes. L'objectif affiché est de garantir le passage sûr des navires marchands à travers Ormuz et Bab el-Mandeb. L'objectif réel est de démontrer que, même en pleine guerre commerciale, l'Occident reste un bloc militaire uni capable de projeter sa puissance.
Mais il y a une nuance : Project Freedom double les fonctions de la mission EUNAVFOR Aspides, que l'UE a lancée en mer Rouge en février 2024. À l'époque, les Européens avaient délibérément agi sans les Américains – un acte démonstratif d'autonomie stratégique. Aujourd'hui, Aspides fusionne de facto dans la structure américaine, et les navires européens reçoivent leurs ordres de Bahreïn, et non de Rota-Cádiz. C'est une capitulation silencieuse de l'identité de défense européenne face au commandement américain – et elle n'est pas due à un soudain amour des Européens pour Trump, mais au fait que sans couverture aérienne et reconnaissance satellitaire américaines, les navires européens à Ormuz sont tout simplement vulnérables.
Chronologie et contexte
Les racines de Project Freedom remontent à une réunion à huis clos des ministres de la Défense de l'OTAN le 28 avril 2026 à Bruxelles. C'est là que le chef du Pentagone, Christopher Miller, a présenté aux alliés des renseignements : l'Iran avait déployé des sous-marins à Ormuz contre lesquels les Européens ne disposent d'aucun moyen de détection efficace. Miller a été direct : soit les navires européens s'intègrent dans le système de lutte anti-sous-marine américain et bénéficient d'une protection, soit ils opèrent à leurs risques et périls – et dans ce cas, le Pentagone ne garantit pas leur sécurité.
Le choix fut douloureux mais prévisible. Le 2 mai, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et l'Espagne ont accepté l'intégration. Le 7 mai, un échange de tirs a eu lieu entre l'USS Gravely et les forces iraniennes – confirmant immédiatement le bien-fondé de Miller. Le 10 mai, l'opération était officiellement lancée.
Parallèlement, un autre événement est resté dans l'ombre : le 9 mai, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont mis à disposition leurs bases aériennes (Riyad – base Sultan, Abou Dhabi – base Al Dhafra) pour le ravitaillement et la rotation des avions européens participant à l'opération. C'est la première fois que les monarchies du Golfe soutiennent ouvertement une opération militaire américano-européenne contre l'Iran, au lieu de simplement « ne pas s'y opposer ». Les motivations de Riyad et d'Abou Dhabi sont transparentes : l'« Administration du détroit d'Ormuz » iranienne, qui prélève des droits de passage, menace leurs propres pétroliers autant que les américains, et les exportations saoudiennes via la mer Rouge ont déjà augmenté de 840 000 barils par jour – et ce flux doit être protégé conjointement.
Qui gagne et qui perd
Le paradoxe de l'opération est que son principal bénéficiaire militaire est l'Iran, et non l'Occident. Téhéran a intérêt à ce qu'il y ait le plus de navires étrangers possible à Ormuz, car chaque destroyer supplémentaire dans le détroit étroit est une cible potentielle pour les sous-marins iraniens et les missiles côtiers. Plus l'Occident a de navires, plus la probabilité de collision accidentelle, de fausse alerte ou de « tir ami » est élevée, ce que l'Iran peut exploiter à des fins de propagande. De plus, la concentration des marines occidentales à Ormuz et en mer Rouge draine les ressources d'autres régions – la mer de Chine orientale, l'Arctique, la Baltique – ce qui profite objectivement à la Chine et à la Russie, partenaires stratégiques de Téhéran.
Le gagnant économique direct est le complexe militaro-industriel américain. Project Freedom nécessitera des achats supplémentaires : torpilles anti-sous-marines Mark 54 (1,3 million de dollars pièce), sonobouées (8 000 dollars pièce, et il en faut des milliers), pièces de rechange pour avions, carburant. L'estimation initiale des coûts supplémentaires est de 2,7 milliards de dollars, dont 1,8 milliard ira à des contractants américains : Lockheed Martin (torpilles et systèmes de contrôle), Boeing (P-8A Poseidon et leur maintenance) et Raytheon (sonars et systèmes de guerre électronique).
Le perdant est le contribuable européen. La participation des pays européens à l'opération coûtera 1,4 milliard d'euros de dépenses supplémentaires d'ici la fin de l'année – et ce, alors que les économies européennes souffrent du pétrole à 112 dollars le baril et des risques de récession. Chaque semaine où le Charles de Gaulle est en mer coûte 18 millions d'euros au budget français. L'Italie et l'Espagne ont déjà demandé à la Commission européenne l'autorisation d'utiliser les ressources du Fonds européen de défense pour couvrir les coûts opérationnels, créant un précédent dangereux : l'argent destiné au développement de l'industrie de défense européenne servira à financer une opération américaine.
La Turquie perd également – sur le plan géopolitique. Ankara, qui possède la deuxième armée de l'OTAN et une position géographique clé pour les opérations en Méditerranée orientale, n'a pas été invitée à participer à Project Freedom. C'est une exclusion délibérée : Erdogan entretient des relations de travail avec Téhéran et a refusé de se joindre aux sanctions contre l'Iran en 2025. Désormais, la Turquie se retrouve en dehors de la coalition occidentale – ce qui accélérera sa dérive vers le bloc russo-iranien, une catastrophe stratégique à long terme pour l'OTAN.
Ce que les médias ne disent pas
Le principal fait non évident : Project Freedom n'est pas seulement une opération militaire, mais aussi une couverture pour la création d'un cartel pétrolier fermé américano-européen. Le principe est que les navires naviguant sous la protection de la coalition reçoivent non seulement une défense militaire, mais aussi un « certificat de sécurité de convoi » reconnu par les assureurs Lloyd's et Bermuda. Ce certificat réduit la prime d'assurance pour le passage à Ormuz de 1,2 % de la valeur du navire à 0,4 %. La différence est de 960 000 dollars par voyage pour un pétrolier VLCC d'une valeur de 120 millions de dollars.
L'accès aux certificats n'est accordé qu'aux navires battant pavillon des pays participants et à condition qu'ils ne transportent pas de pétrole iranien ou russe sanctionné. Cela crée un marché d'assurance maritime à deux vitesses : les navires « propres » avec certificat paient trois fois moins, les « impurs » paient trois fois plus. Comme 70 % de la flotte mondiale de pétroliers navigue sous pavillon de pays de la coalition ou de leurs alliés, le « certificat de sécurité de convoi » devient de facto obligatoire pour accéder au marché mondial. Celui qui contrôle la délivrance des certificats contrôle le commerce maritime du pétrole. Et ce contrôle est entre les mains du NAVCENT à Bahreïn, c'est-à-dire le Pentagone.
La deuxième information privilégiée concerne le rôle d'Israël. Officiellement, Israël ne participe pas à Project Freedom – ses navires n'opèrent pas ouvertement dans le golfe Persique. Cependant, le sous-marin israélien INS Drakon (classe Dolphin, capable de transporter des missiles nucléaires) a été repéré le 9 mai près du détroit de Bab el-Mandeb. Sa présence n'est pas divulguée, mais elle fournit un « deuxième échelon » de dissuasion : si des sous-marins iraniens attaquent un navire américain ou européen, Israël peut lancer une frappe nucléaire sur Téhéran en 20 minutes. C'est un parapluie israélien tacite sur toute l'opération, mentionné ni à Washington ni à Bruxelles.
Prévisions : 30 jours et 90 jours
30 prochains jours : Le premier convoi sous la protection de Project Freedom traversera Ormuz les 17-18 mai. Ce sera un passage de démonstration : quatre pétroliers sous pavillon américain, français, britannique et néerlandais escortés par cinq navires de guerre. L'Iran n'osera pas attaquer le convoi directement, mais mènera des manœuvres de démonstration : des sous-marins feront surface à 500 mètres du convoi, des bateaux des Gardiens de la révolution croiseront la route. Les incidents seront évités, mais les prix du Brent ne baisseront pas à cette nouvelle : le marché attendra la réponse de Téhéran.
Parallèlement, la Commission européenne tiendra une réunion d'urgence les 20-22 mai pour discuter du financement de l'opération. L'Allemagne et les Pays-Bas exigeront de limiter la participation européenne à la seule mer Rouge, laissant Ormuz aux Américains, ce qui provoquera une vive réaction de Paris. Macron insistera pour que le Charles de Gaulle soit précisément à Ormuz – et dans ce différend, deux conceptions s'affronteront : la « Europe comme force militaire indépendante » française et l'« Europe comme acteur économique, non militaire » allemande.
Horizon à 90 jours : D'ici la mi-août, Project Freedom fera face à son premier défi sérieux. Un sous-marin iranien endommagera (sans couler) l'un des navires du convoi, ou un incident se produira avec un destroyer américain. Cela forcera l'alliance à choisir : escalader vers une guerre navale à grande échelle ou battre en retraite. Compte tenu des élections de mi-mandat américaines de novembre 2026, Trump ne voudra ni d'une grande guerre ni d'une retraite – et choisira une troisième voie : une frappe de représailles limitée sur des installations côtières iraniennes, suivie d'une offre de « paix honorable » par l'intermédiaire de médiateurs omanais.
D'ici la fin août, l'opération commencera à se transformer d'une opération militaire en une structure institutionnelle permanente – une sorte de « Pacte d'Ormuz », une coalition permanente pour garantir la liberté de navigation avec des navires en rotation, un système commun de défense aérienne et de surveillance sous-marine. Cela signifiera que la présence militaire de l'OTAN dans le golfe Persique, qui a commencé comme une mesure temporaire en 2019 lors des attaques contre des pétroliers, est devenue permanente – et que les États-Unis ont gagné un autre conflit militaire indéfini, avec un coût de démarrage de 2,7 milliards de dollars et un entretien annuel de 800 millions de dollars. Pour la région, cela signifiera que l'ère de l'« équilibrage offshore » américain a enfin cédé la place à une ère de présence militaire directe et permanente, qui devient elle-même un facteur d'instabilité plutôt que de stabilité.
— Editorial Team