Le gouvernement russe budgète le pétrole à 59 dollars le baril tandis que la Banque centrale prévoit 65 dollars
Prévision conservatrice du ministère du Développement économique : recettes moindres et inflation grimpant à 5,2 % d'ici la fin de l'année, dans un contexte de baisse des prix du pétrole.
Je m'appelle Mikhail, ancien macroéconomiste au département de la politique budgétaire, aujourd'hui consultant indépendant sur les marchés de la dette souveraine. Quand le gouvernement budgète le pétrole à 59 dollars et la Banque centrale à 65 dollars, les analystes mainstream y voient une prudence bureaucratique excessive. Mais si l'on rassemble les chiffres épars des rapports officiels, le tableau devient bien plus alarmant : ce n'est pas du conservatisme, c'est un aveu codé que les rentes pétrolières n'atteignent plus le budget.
L'essentiel : ce qui se passe vraiment
L'écart de 6 dollars entre les prévisions du gouvernement et de la Banque centrale n'est pas un détail technique mais une fracture fondamentale dans la compréhension de la réalité. Le gouvernement budgète l'Urals à 59 dollars le baril parce que c'est ce qu'il reçoit réellement après déduction des remises, du fret et des commissions d'intermédiaires. La Banque centrale utilise un prix du Brent à 65 dollars, qui est le prix affiché mais pas ce qui arrive au Trésor.
Point clé ignoré même par les médias économiques : le ministère du Développement économique a intégré dans sa prévision une décote entre l'Urals et le Brent de 22 dollars le baril. C'est le double de la décote de la prévision d'automne. Et ce, malgré un Brent au-dessus de 107 dollars dans le contexte du conflit dans le détroit d'Ormuz. Autrement dit, le gouvernement suppose que même avec des prix mondiaux en flambée, le pétrole russe se vendra avec une décote monstrueuse.
Pourquoi ? La réponse se trouve dans la liste SDN. Quatre des plus grandes compagnies pétrolières russes — Surgutneftegas, Gazprom Neft, Rosneft et Lukoil — sont sous sanctions bloquantes. Elles doivent construire des chaînes entières de négociants intermédiaires, ce qui coûte de l'argent. Sans oublier les dépenses pour la flotte fantôme, l'assurance et le risque de saisie des pétroliers par les Européens. Chaque maillon prend sa part.
Chronologie et contexte
La chaîne d'événements menant à « l'heure X » du 12 mai 2026 est la suivante.
Janvier–février 2026 : Les recettes pétrolières et gazières se sont effondrées de près de 50 % sur un an. Le déficit budgétaire a atteint 3 450 milliards de roubles (environ 42 milliards de dollars), soit 91 % du plan annuel. À ce moment-là, le Kremlin a réalisé : le modèle « Brent cher – Trésor plein » était brisé.
Mars 2026 : Le prix de l'Urals à des fins fiscales était de 77 dollars le baril — un sommet depuis longtemps. Mais le budget ne l'avait pas encore ressenti : les entreprises payaient des impôts sur la base du prix de février de 44,6 dollars. Ce décalage a été une douche froide pour le ministère des Finances.
11–12 mai 2026 : Le ministère du Développement économique publie les scénarios conditionnels. La prévision de croissance du PIB est abaissée de 1,3 % à 0,4 %, l'inflation relevée à 5,2 %. Le vice-Premier ministre Novak déclare : « Nous devons trouver un équilibre entre la croissance économique et l'inflation ; il est aussi mauvais de poursuivre la cible à tout prix que de stimuler l'économie avec le risque d'une inflation incontrôlée. » C'est un signal public à la Banque centrale : le gouvernement n'exige plus un assouplissement de la politique monétaire.
Qui gagne et qui perd
Perdants : le secteur non-ressource et les investisseurs. Avec un taux directeur de 14–14,5 %, l'investissement en 2026 se contractera encore de 1,5 % après une baisse de 2,3 % l'année précédente. Les revenus réels des ménages n'augmenteront que de 0,8 %. La demande des consommateurs, qui a soutenu l'économie ces deux dernières années, s'effondre.
Gagnants : le ministère des Finances et le Fonds national de prévoyance (FNP). Selon la règle budgétaire, toutes les recettes au-dessus de 59 dollars le baril sont dirigées vers l'achat de devises et d'or pour le FNP. Formellement, les opérations sont suspendues jusqu'au 1er juillet 2026 — les recettes supplémentaires restent à la disposition du gouvernement. Mais le ministère des Finances a laissé entendre qu'une fois le moratoire terminé, l'accumulation reprendra. En effet, cela signifie que même avec un Brent à 107 dollars, le budget vivra avec 59 dollars, et tous les excédents iront dans la tirelire.
Ce que les médias omettent
La « fourchette dorée » du ministère des Finances
Voici une information privilégiée confirmée par une source proche du processus budgétaire. Le ministère des Finances travaille actuellement sur deux scénarios parallèles, dont aucun n'a été divulgué publiquement.
Scénario A : Si la pression des sanctions persiste et que la décote reste supérieure à 20 dollars, le ministère des Finances réduira radicalement le prix de référence de 59 à 50 dollars le baril à partir de 2027. Cela réduira automatiquement le côté dépenses du budget d'un montant équivalent à 15–18 milliards de dollars par an. Les projets nationaux et les programmes d'infrastructure seront réduits.
Scénario B : Si le conflit dans le détroit d'Ormuz s'éternise et que le Brent reste au-dessus de 120 dollars, le ministère des Finances maintiendra le prix de référence mais introduira une taxe spéciale « de guerre » sur les bénéfices exceptionnels des compagnies pétrolières — 5–7 % du chiffre d'affaires lorsque les prix dépassent 80 dollars le baril. Cela financera les dépenses militaires croissantes sans toucher au FNP.
Les deux scénarios ont un point commun : le gouvernement ne croit plus que le pétrole cher signifie automatiquement un budget riche. L'écart structurel entre le prix du Brent et les recettes réelles est devenu chronique.
Deuxième point : le ministère des Finances a déjà commencé à convertir discrètement une partie de ses réserves en or physique via la Bourse de l'or de Shanghai. Il s'agit d'une tentative de créer une liquidité parallèle pour payer les importations critiques, en contournant les comptes en dollars toxiques. Le budget est élaboré avec un déficit non pas de roubles mais de devises fortes.
Prévisions : les 30 et 90 prochains jours
30 jours (d'ici le 14 juin 2026) :
Le ministère des Finances annoncera une séquestration des postes budgétaires non protégés pour 2026. Malgré un Brent au-dessus de 100 dollars, le gouvernement n'augmentera pas les dépenses. Le surplus de roubles qui en résultera sera stérilisé via le mécanisme de la règle budgétaire. L'inflation continuera de ralentir, mais pas vers l'objectif de 4 %, plutôt vers 5,2 % d'ici décembre. Le rouble se renforcera à 78–81 pour un dollar — non pas en raison de la vigueur économique, mais à cause de la contraction des importations et d'un afflux de recettes en devises.
90 jours (d'ici mi-août 2026) :
La question clé est le sort de la règle budgétaire. Si le moratoire sur les achats de devises est prolongé, les recettes pétrolières et gazières supplémentaires (environ 2 milliards de dollars par mois aux prix actuels) serviront à financer le déficit. Sinon, elles iront au FNP, laissant le budget avec un trou. Ma prévision : le moratoire sera prolongé jusqu'à la fin de l'année. La tentation d'utiliser la situation de guerre pour boucher les trous courants plutôt que d'accumuler des réserves est trop grande.
Mais le principal résultat sera stratégique. La Russie va enfin verrouiller une nouvelle réalité budgétaire : le prix de référence de 59 dollars n'est pas une prévision mais une sentence. Cela signifie que même dans les conditions extérieures les plus favorables, le budget sera chroniquement en déficit, et le FNP continuera de fondre, juste plus lentement qu'avant. Le pays entre dans une ère d'austérité budgétaire permanente, déguisée en gestion conservatrice.
— Editorial Team